Il faut qu’on parle de Kevin – Lionel Shriver

Il faut qu'on parle de Kevin - Lionel Shriver

J’avais très envie de voir le film. Je me suis empressée d’acheter le livre.

Ecrit par Lionel Shriver (de son vrai prénom Margarett Ann, il s’agit donc bien d’une femme), «  Il faut qu’on parle de Kevin » a été édité aux Etats-Unis en 2003 et traduit en français en 2006, après avoir été refusé une trentaine de fois, son sujet jugé trop choquant.

On touche en effet à l’un des grands tabous de notre société : le rapport mère/enfant. Je dirais même plus : à l’idée que l’on se fait généralement du bambin innocent, pur et corruptible uniquement par une éducation défaillante ou la mauvaise influence des adultes. L’auteur ose, en outre, faire voler en éclats la certitude absurde selon laquelle une mère ne peut qu’aimer son enfant de manière inconditionnelle et être complètement aveugle face à ses dysfonctionnements.

Le livre se présente sous la forme devenue rare et quelque peu désuète du roman épistolaire. Nous découvrons la longue compilation de lettres que la narratrice, Eva Katchadourian, écrit à son mari, Frankin, suite à la tragédie qui a détruit leur vie.

Il faut un certain temps pour entrer dans l’histoire. Je dirais que les 120 premières pages servent principalement à planter le décor et décrire l’état d’esprit de cette femme. Elles demandent donc un certain investissement et l’on pourrait être tenté, face à ce récit qui peine un tant soit peu à démarrer, d’abandonner sa lecture. Ce serait une grave erreur. Car, dès la naissance de Kevin, le texte nous aspire et captive par la fascination morbide exercée par chacun de ses protagonistes.

Au fil des pages de ce roman introspectif, Eva va disséquer tous les faits, actes, pensées et sentiments qui ont émaillé sa vie durant les années passées auprès de son fils. Tout est passé au crible de son regard incisif. Elle nous livre ses jugements, considérations et  états d’âme sans aucune concession, avec une lucidité si acérée qu’elle pourrait être qualifiée de chirurgicale.

A travers ses mots, nous accédons aux réflexions d’une femme qui a tout perdu et tente, avec sa conscience douloureuse, de trouver des réponses à la chronique d’un drame annoncé dont elle seule, sorte de Cassandre des temps modernes, avait pu détecter les prémices. Nous assistons, médusés, à l’autopsie cruelle et désabusée que cette morte vivante pratique sur sa propre famille mais également sur la société  dans son ensemble.

Ce roman, par son intelligence narrative, sa construction  d’une précision d’orfèvre, son style précis,  parfaitement maîtrisé, et sa dimension psychologique perturbante ne vous laissera pas indemne et peut, à mon sens, être considéré comme une des œuvres les plus accomplies de ces dernières décennies.

Edition Belfond

Traduit par Françoise CARTANO
Parution le 07 septembre 2006
492 pages