Jonathan Safran Foer et Aymeric Caron

Jonathan Safran Foer et Aymeric Caron

Cela fait maintenant plus de cinq ans que je n’ai pas avalé un morceau de viande. Un renoncement plus proche du soulagement que du sacrifice, aboutissement d’années de réflexions introspectives lancinantes confortées par la lecture de l’excellent livre de Jonathan Safran Foer, « Faut-il manger les animaux ? »

Avant même de m’intéresser à son contenu, je voudrais m’attarder quelques instants sur son titre, qui pose une question éthique que la plupart d’entre nous évitent, éludent voire ignorent.

En effet, l’utilisation du verbe « falloir » induit l’idée d’une obligation. Comme si nous devions nous nourrir de protéines animales car il n’existe pas d’autre option. Comme si toute la souffrance engendrée n’était qu’un mal nécessaire à notre propre survie. On pourrait même y voir l’idée d’un devoir moral ou social. Nous sommes contraints de manger les animaux tout comme nous devons boire, nous comporter de manière civilisée, bien éduquer nos enfants, faire des études ou travailler. Preuve en est que bien peu d’entre nous remettent en cause ce mode d’alimentation.

Jonathan Safran Foer prêche une convaincue, me direz-vous. Mais, que vous soyez omnivore, végétarien, végétalien, vegan, flexitarien ou autre, son essai vous emportera dans un voyage au bout de l’enfer d’une tristesse infinie.

L’auteur, végétarien par intermittence, décide de choisir sa nourriture en connaissance de cause. Il se lance alors dans une enquête approfondie sur cet univers opaque qui transforme par magie noire une brave truie inoffensive en saucisse à barbecue, après des années de mauvais traitements. Sa démarche s’émaille de témoignages bouleversants, qu’il s’agisse d’éleveurs (industriels ou non), d’employés d’abattoirs ou de membres d’associations de défense des animaux comme Peta. Il met également en exergue les dérives sanitaires, écologiques et prophylactiques de ce système mortifère, exempt de bienveillance, où la folie des hommes trouve un exutoire pathétique dans la douleur infligée aux plus faibles, ceux qui ne peuvent ni crier leur détresse ni inspirer la compassion par les larmes.

 

Cinq ans après cette lecture instructive et parfois insoutenable, je me suis intéressée à celui que l’on pourrait considérer comme l’homologue français de Safran Foer, le célèbre  Aymeric Caron. Ce dernier a sorti récemment un nouveau livre, « Antispéciste », qui figure bien entendu sur la liste de mes prochains achats. J’ai préféré dans un premier temps m’attaquer à son ouvrage précédent, « No Steak ».

Dès le titre, le ton change radicalement. Nous passons d’une interrogation bien légitime à une injonction aux relents d’interdiction qui n’est cependant pas pour me déplaire. Antagonisme logique entre ces deux auteurs : alors que le premier s’interrogeait sur ses choix alimentaires, le second, au moment de l’écriture, est un végétarien convaincu depuis des années.

Si certains thèmes abordés sont bien sûr communs (les abattoirs, les conditions d’élevage ou encore l’ours Knut), Aymeric Caron se veut le chantre de la démonstration par l’absurde, nous mettant constamment face à nos propres contradictions et paradoxes.

Intelligent, remarquablement documenté, « No Steak », via une démarche que l’on peut qualifier  d’anthropologique, analyse tous les aspects de nos relations avec les animaux, qu’ils soient domestiques ou sauvages, libres ou en captivité, adulés ou méprisés.

Certains pourront  reprocher à Caron un militantisme dérangeant, d’autres y verront juste la prose d’un passionné empreint d’humanité et de miséricorde, décortiquant avec une finesse d’esprit déconcertante nos dysfonctionnements, idées reçues et comportements aberrants.

 

Qu’il me soit permis, pour conclure cet article, de résumer chacun de ces ouvrages par deux citations bien connues.

Pour Jonathan Safran Foer : « Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance. » (Dante)

Pour Aymeric Caron : « On n’a pas deux cœurs, l’un pour l’homme, l’autre pour l’animal. On a du cœur ou on n’en a pas. » (Lamartine)