Un peu de pitié pour la langue française…

Un peu de pitié pour la langue française...

Hier, c’était l’anniversaire d’une collègue. Je passe chez Paris XL pour lui acheter un cadeau (un blush Clinique, si vous voulez tout savoir). La vendeuse me donne un magazine; je le feuillette dans le métro. Un article (très pertinent mais on passe le temps comme on peut…) parle des fidélités beauté des lectrices. Et là, je tombe sur le témoignage d’une certaine Elise (23 ans) qui explique que, grâce à Shiseido, sa peau « a revit »!!!! Oui, vous avez bien lu: « A REVIT » (avec un « T » au bout parce qu’au féminin on dit « revite »). Cela vous écorche les yeux? Alors vous n’êtes pas au bout de vos peines. Car ce genre d’horreur émaille le quotidien. Et je ne parle pas seulement du langage courant (combien de « si j’aurais » ou de « cent zeuros » m’auront-ils agressée d’ici la fin de mon existence?)

La presse, la télévision et même le monde de l’édition regorgent d’auxiliaires « avoir » suivis d’un infinitif (« j’ai manger »), quand ce n’est pas l’inverse (« j’aime mangé »), de pluriels improbables (« des gazs »), de terminaisons hasardeuses (« vous aurai »), de verbes d’un genre nouveau (« il fesait », du célèbre infinitif « fere »), ou de féminins douteux. A ce propos, quelqu’un pourrait-il m’expliquer l’intérêt de la fameuse féminisation des noms? Avec ses absurdités du type « une auteure », « une professeure » ou « une cheffe » (notez, en plus, l’incongruité des deux premiers, sachant qu’un nom en -eur se transforme normalement en -euse ou -ice, comme dans « danseur/danseuse » ou « acteur/actrice. Il faut croire que les brillants linguistes responsables de ces changements n’étaient pas prêts à entendre des « autrices » ou des « professeuses », quitte à violer les règles de grammaire les plus élémentaires). Quoi qu’il en soit, notre féminité était-elle bafouée lorsqu’on nous présentait comme « auteur », « professeur » ou « chef »? L’emploi du masculin pour désigner une femme ne laissait-il pas a contrario présager que cette dernière était considérée avec autant d’égards que ses confrères?

Beaucoup pourront m’objecter que la langue française est absconse. Elle l’est effectivement, mais certainement pas plus que les mathématiques (qu’on ne s’acharne pas à simplifier, elles). Et c’est justement cette complexité qui en fait toute la beauté. Rendez-vous compte de sa richesse: trois modes, une pléthore de temps (comment ne pas se délecter de la sonorité délicate et désuète du subjonctif plus-que-parfait?), un lexique qui compte plus de 59 000 mots (un adulte n’en utilise en moyenne que 3000, contre 1000 pour un adolescent. Certains jeunes n’en possèdent que 350!), une ponctuation qui rappelle l’élégance d’une partition musicale.

Ne voyez cependant pas en moi une sorte de conservatrice aigrie et rigoriste. Je suis parfaitement consciente du fait que nous n’évoquons pas une langue figée mais vivante, en perpétuelle évolution, et qu’il est tout à fait logique que nous ne nous exprimions plus comme au 17e siècle. Ces altérations langagières ont toujours eu lieu, mais de manière naturelle, sur des centaines voire des milliers d’années, et non à force de décrets arbitraires tels la réforme de l’orthographe.

Sachez enfin que chaque difficulté, chaque « piège », chaque exception a sa raison d’être en tant que témoin d’un processus merveilleux: celui de la lente mutation du latin qui, sous diverses influences et suivant des règles strictes de phonétique historique, s’est métamorphosé pour devenir notre français actuel. A chaque fois que l’on rénove sa graphie, à chaque fois que l’on malmène sa grammaire, c’est une partie de cette histoire qui meurt. Il s’agit pourtant d’un héritage linguistique inestimable. Le nôtre.